Petit Tabuc, un projet qui ne répond à aucune nécessité citoyenne


La pertinence de l’information du public sur le projet de la société EDSB d’installer une microcentrale hydroélectrique sur le torrent du Petit Tabuc a connu un premier progrès notable deux ans et demi après la première présentation du projet, en septembre 2016, salle du Lautaret, sous la conduite de représentants de la majorité municipale actuelle.

L’Autorité environnementale a en effet rendu, le 14 mars dernier, son avis sur l’étude d’impact.

Etude d’impact dont EDSB et la majorité municipale actuelle nous ont affirmé d’une même voix, à plusieurs reprises dès août 2018, qu’elle avait été confiée à un bureau d’études « expérimenté et indépendant ».

Affirmation sans doute un peu imprudente : on ne peut pas faire plus cinglantes que les recommandations incluses dans l’avis de l’Autorité environnementale du 14 mars, comme celle de « reprendre l’étude d’impact afin qu’elle soit conforme aux exigences1 précisées à l’article R.122-5 du code de l’environnement et qu’elle reflète une réelle1 démarche d’évaluation environnementale du projet ».

1 C’est nous qui soulignons.

Un projet dont les incidences sur l’environnement du vallon du Petit Tabuc et des abords du hameau du Casset seront importantes, ainsi que le souligne l’Autorité environnementale :

  • Construction d’un seuil de 7,50 m de large et d’une prise d’eau sur toute la largeur du torrent en aval immédiat de la passerelle ONF ;
  • Construction d’une conduite forcée, d’un diamètre de 700 mm, certes enterrée mais dans le cadre d’un chantier d’une emprise de 1,22 ha, entièrement sur des espaces naturels et n’utilisant pas le chemin existant à proximité, pour lequel il faudra se livrer à des travaux de défrichement et d’abattage des boisements de mélèzes emblématiques du vallon ;
  • Réduction du débit du torrent à 18 % de sa valeur actuelle sur environ 700 m, réduction qui s’accompagnera de la modification de la vitesse d’écoulement, de la diminution de la surface mouillée et de l’augmentation du risque de gel en hiver ;
  • Construction d’un bâtiment usine accueillant la turbine, d’une superficie de l’ordre de 75 m2 au sol et d’une hauteur de près de 8 m, en plein milieu de la perspective paysagère du moulin du Casset.

Un projet dont l’intérêt pour la couverture des besoins en électricité du Briançonnais et la sécurisation de l’alimentation électrique de la vallée est très discutable:

Contrairement aux éléments de langage lancés par EDSB en août 2018, sur son site et dans le numéro de septembre de La Lettre d’EDSB, repris mots pour mots dans le numéro septembre-novembre 2018 du bulletin municipal du Monêtier, ce projet ne présente qu’un intérêt très limité pour la « bonne tenue de l’alimentation locale indispensable pour les périodes de haute fréquentation de la vallée », bonne tenue dont lesdits éléments de langage tentent de nous laisser penser qu’elle pourrait être fragilisée par la « dépose de l’ancienne liaison du Réseau de Transport d’Electricité en provenance du Galibier » mettant la vallée à l’« extrémité d’une boucle de tension de 63 000 volts ».

D’abord parce que les capacités nécessaires à ladite bonne tenue ont été estimés à 250 mégawatts. Elles sont donc sans commune mesure avec les capacités d’une microcentrale de 0,5 mégawatt installée sur un torrent de montagne et dont la production serait, de ce fait, marquée par une très forte intermittence et par un risque très fort d’inadéquation entre les périodes de production et les périodes de consommation. C’est ainsi qu’en hiver la turbine, d’une puissance déjà très faible, ne fonctionnera au mieux qu’à 20 % de sa puissance, soit 0,1 mégawatt (information EDSB).

Ensuite parce que ladite bonne tenue repose avant tout sur la sécurité de l’alimentation du poste source2 du Serre-Barbin et que cette sécurité ne sera pas diminuée mais bien au contraire renforcée par la « dépose de l’ancienne liaison du Réseau de Transport d’Electricité en provenance du Galibier ». Certes cette « ancienne liaison », dont il aurait été plus exact de dire qu’elle est « en provenance des installations de production de la vallée de la Maurienne, via le Galibier », a pour fonction d’être disponible en cas de défaillance des liaisons entre le poste source du Serre-Barbin et les installations de production de la Haute Durance. Mais elle date de 1936, son parcours en altitude l’expose à des aléas météorologiques, sa capacité de transport (220 mégawatts) ne lui permet pas de faire face aux pointes d’hiver et sa technologie (150 000 volts) est considérée comme obsolète (elle est d’ailleurs en voie de remplacement partout ailleurs sur le reste du territoire national). Elle sera très avantageusement remplacée3 par la « boucle de tension 63 000 volts » constituée par les liaisons en provenance des installations de production de Serre-Ponçon et de L’Argentière-La Bessée, en cours de doublement et d’enfouissement dans le cadre du très important programme de travaux de rénovation et de renforcement du réseau de transport électrique à haute et moyenne tension en Haute Durance lancé par RTE en 2009.

2 Un poste source a trois fonctions : 1/ il relie le réseau public de transport d’électricité au réseau public de distribution ; 2/ il transforme une très haute tension (63 000 volts en l’occurrence) en haute tension (20 000 volts en l’occurrence) ; 3/ il dirige l’énergie électrique vers plusieurs canalisations haute tension, dont les transformateurs qui la distribuent en 220 volts aux particuliers. Source : site d’Enedis (ex-ERDF)

3 Le démontage l’« ancienne liaison en provenance du Galibier » devrait être achevé en 2022. Les paysages de la haute vallée de la Guisane, jusqu’aux cols du Lautaret et du Galibier y gagneront d’être débarrassés des pylônes et des câbles qui les enlaidissent actuellement.

Un projet dont l’intérêt pour la transition énergétique est encore plus discutable :

Certes l’électricité serait produite sans émission de gaz à effet de serre. Mais que pèseraient les 2,43 GWh de production annuelle annoncés en septembre 2016 comparés aux :

  • 868 GWh de production annuelle de la centrale à charbon de Gardanne dont le gouvernement vient de confirmer la fermeture pour 2022,
  • 6 000 GWh de production annuelle moyenne d’un réacteur nucléaire de 900 MW,
  • 1 172 GWh de production annuelle d’électricité du département des Hautes-Alpes, d’origine hydraulique en totalité,
  • 1 008 GWh de consommation annuelle d’électricité du département des Hautes-Alpes,
  • 6 500 GWh de production annuelle d’EDF, d’origine hydraulique en totalité, en région PACA, avec les 2 000 mégawatts de puissance installée, mobilisables en 10 minutes, des 30 centrales et des 17 barrages de son système Durance-Verdon, dont les installations de L’Argentière-La Bessée (196 GWh), d’Eygliers (63,5 GWh) et de Serre-Ponçon (718,2 GWh) ?

En d’autres termes, la contribution de ce projet à la transition énergétique serait dérisoire, aussi bien dans le Briançonnais que dans les Hautes-Alpes et même en région PACA.

La construction d’une microcentrale de 0,5 mégawatt sur un torrent de montagne et la destruction d’un site vierge exceptionnel sont-elles vraiment la seule solution à la disposition de la direction d’EDSB pour faire de son entreprise une entreprise 100 % verte ?

EDSB indique les chiffres suivants pour l’origine de l’électricité qu’elle achète à EDF pour la distribuer à ses clients, en complément de sa production propre : 5,34 % d’origine thermique, 89,13 % d’origine nucléaire et 5,53 % d’énergies renouvelables. Ne lui serait-il pas possible de transformer ces chiffres en 100 % d’énergies renouvelables en passant avec EDF un contrat du type « option 100 % énergie renouvelable », sur le modèle de celui qu’a signé en avril 2018 la station de Courchevel, faisant de celle-ci, à ce moment-là, « la première collectivité de montagne 100 % énergie renouvelable ».

Un tel contrat aurait cependant un inconvénient sans doute majeur aux yeux de la direction d’EDSB : il n’aurait pas les mêmes effets bénéfiques sur ses finances que ceux qu’elle attend de son projet « Petit Tabuc ».

Un projet dont l’intérêt financier est plus que conséquent pour la société EDSB, tout en étant dérisoire pour la commune du Monêtier :

En calibrant son projet à 0,5 mégawatt, limite maximum de puissance du régime actuel de soutien financier public au développement de la petite hydroélectricité, EDSB poursuit l’objectif de revendre à EDF toute sa production au tarif obligatoire de 120 euros le MWh. Elle serait ainsi assurée de réaliser le chiffre d’affaires annuel de 280 000 euros annoncé en septembre 2016, avec des frais d’exploitation et des frais financiers annuels aux alentours de 40 % du chiffre d’affaires. La différence : 168 000 euros lui permettrait d’amplifier les dividendes qu’elle verse à ses actionnaires sans interruption depuis de nombreuses années, grâce aux subventions publiques reçues au titre de sa production d’hydroélectricité4.

4 C’est ainsi que sur dix exercices successifs, entre 2007 et 2016, la société EDSB a distribué à ses actionnaires une moyenne annuelle de 478 000 euros de dividendes, ce qu’elle n’aurait pas pu faire sans les subventions publiques qu’elle reçoit chaque année au titre de sa production d’hydroélectricité, son résultat avant impôts ayant été en moyenne de 119 000 euros « hors subventions » et de 1 318 000 euros « après subventions ».

L’intérêt financier de la commune du Monêtier est beaucoup plus dérisoire. En l’état actuel du dossier, les recettes que cette dernière pourrait attendre, au titre d’une redevance qui lui serait versée par EDSB pour occupation du domaine public communal, se situeraient au mieux aux alentours de 22 400 euros, sur la base du chiffre d’affaires de 280 000 euros annoncé par EDSB en septembre 2016, au taux de 8 % environ (taux le plus communément obtenu par les communes des Hautes-Alpes, dont La Grave, pour les centrales hydroélectriques installées sur leur territoire).

Rappelons que les prévisions de recettes du seul budget principal de la commune pour 2019 sont d’un peu moins de 4 113 000 euros en fonctionnement et de 2 961 000 euros en investissement, soit un total de presque 7 074 000 euros !

Comment, dans ces conditions, ne pas être surpris par le soutien accordé sans réserve par la majorité municipale actuelle à EDSB pour son projet d’installation d’une microcentrale hydroélectrique sur le torrent du Petit Tabuc ?

Alain Troussier

PS : ceux qui voudraient d’ores et déjà en savoir plus pourront consulter le « dossier d’enquête publique » accessible sur le site de la préfecture des Hautes-Alpes :

http://www.hautes-alpes.gouv.fr/le-monetier-les-bains-microcentrale-sur-le-torrent-a7328.html


NB : Toutes les données chiffrées et autres citées dans le présent article sont extraites de sources officielles comme l’avis du 14 mars 2019 de l’Autorité environnementale, le site, les « lettres » et les comptes annuels d’EDSB, la Fiche-outil de déclinaison pour les Hautes-Alpes des objectifs du Schéma régional climat air énergie de la région PACA, les publications d’EDF sur ses installations dans le bassin de la Durance, les bulletins municipaux et le budget du Monêtier-les-Bains, ou la communication de RTE autour de son programme de travaux de rénovation et de renforcement du réseau de transport électrique à haute et moyenne tension en Haute Durance.